Chapitre XIX
HYPOTHESES
Emily retourna au cottage de Mrs. Curtis, mais n’y retrouva point Charles Enderby. Sa logeuse lui expliqua que son « cousin » était sorti avec une bande de jeunes gens, et que deux télégrammes venaient d’arriver au nom de Miss Trefusis. Emily les prit, les ouvrit et, les ayant lus, les fourra dans sa poche, sous l’œil avide de Mrs. Curtis.
— Pas de mauvaises, nouvelles, je l’espère ? dit celle-ci.
— Oh ! non, répondit Emily.
— Un télégramme me cause toujours une vive émotion, crut bon d’ajouter Mrs. Curtis.
A ce moment, Emily désirait surtout la solitude pour mettre un peu d’ordre dans ses idées. Elle monta à sa chambre et, prenant un crayon et une feuille de papier, elle travailla selon une méthode à elle. Au bout de vingt minutes, elle fut interrompue par l’apparition de Mr. Enderby.
— Enfin, vous voici. Les journalistes de Londres vous ont cherchée toute la matinée ; partout ils sont arrivés après que vous veniez de partir. Ne vous tracassez pas, je leur ai dit ce qu’il convenait.
Il s’assit sur la chaise, Emily occupant déjà le lit.
— Sans me vanter, poursuivit Charles, je fais à présent bonne figure parmi les reporters des grands journaux et ils se montrent aimables avec moi. C’est à ne pas y croire. Dites, avez-vous remarqué le brouillard ?
— Oui. Croyez-vous que, malgré ce temps, je puisse me rendre à Exeter tantôt ?
— Vous songez à partir pour Exeter ?
— Je dois y rencontrer Mr. Dacres, l’avocat qui défend James. Il désire me voir. J’en profiterai pour rendre visite à la tante Jennifer. Après tout, Exeter se trouve seulement à une demi-heure d’Exhampton.
— Et vous pensez que la tante de James serait allée chez son frère, l’aurait frappé mortellement sur la tête et serait rentrée chez elle, sans que personne ne se fût douté de son absence ?
— Cela frise l’invraisemblance, mais dans une enquête on ne doit rien négliger, déclara Emily. Non que je veuille imputer ce crime à la tante Jennifer… loin de moi cette idée. J’aimerais plutôt voir accuser Martin Bering. Je hais ce genre d’individu qui profite de sa qualité de futur beau-frère pour se conduire comme un goujat. Il serait un meurtrier idéal… Il reçoit à tout bout de champ des télégrammes de bookmakers et il perd de grosses sommes aux courses. Mr. Dacres m’a dit qu’il avait fourni un excellent alibi : un dîner littéraire…
— Un dîner littéraire, vendredi soir… Martin De ring… Martin Dering… Ah ! j’y suis… Eh oui… j’en suis presque certain. Je puis du reste m’en assurer en télégraphiant à Carruters.
— De quoi parlez-vous ? demanda Emily.
— Voici. Je suis arrivé à Exhampton vendredi soir et un de mes amis journalistes, un nommé Carruters, m’avait promis de venir me voir à six heures et demie avant mon départ de Londres pour me communiquer une information de presse. N’ayant pu s’y rendre, il m’a écrit et, après m’avoir donné le renseignement que j’attendais, il me raconte dans sa lettre, qu’il avait assisté le soir même à un banquet littéraire. Au début il se trouvait assis entre deux chaises vides : celle de droite devait être occupée par une femme écrivain très célèbre, et celle de gauche par le romancier spécialisé dans les histoires galantes, Martin Dering. Comme aucun des deux ne vint, il changea de place et eut pour voisin de table un poète fameux et de charmante compagnie. Vous comprenez, à présent ?
— Charles ! Vous êtes un ange, déclara Emily, soudain lyrique. Ainsi cette brute de Martin Dering n’assistait pas au dîner ? Vous vous souvenez exactement du nom ?
— Je vous l’assure. J’ai malheureusement déchiré la lettre de Carruters, mais je puis lui télégraphier, si vous y tenez. Je vous certifie que je ne me trompe point.
— Oui, mais il prétend avoir passé l’après-midi avec un éditeur, et cet éditeur retournerait en Amérique. Cela me paraît suspect. On dirait qu’il a choisi un témoin que l’on ne peut aisément interroger.
— Alors, vous croyez que nous brûlons ?
— Je me le demande. Dans l’impossibilité où nous nous trouvons de nous renseigner auprès d’un éditeur qui voyage à bord du Mauretania ou du Berengaria, allons exposer ces faits nouveaux à l’aimable inspecteur Narracott. Il appartient à la police de vérifier leur exactitude.
— Ma parole ! Quel beau reportage ! s’écria Mr. Enderby. Le Daily Wire ne peut m’offrir moins de…
Emily renversa son château en Espagne.
— Ne perdons pas la tête, Charles. Il reste encore beaucoup à faire. Je me rends tantôt à Exeter et ne serai probablement pas de retour avant demain. Mais j’ai de la besogne pour vous.
— Quel genre de besogne ?
Emily raconta sa visite aux Willett et répéta les mots étranges qu’elle avait surpris avant de partir.
— Il faut absolument que nous sachions ce qui va se passer cette nuit. Il y a quelque chose dans l’air.
— Tout cela paraît suspect.
— N’est-ce pas ? Peut-être s’agit-il d’une coïncidence, mais remarquez que l’on chasse tout le personnel de la maison. Un fait inattendu doit se produire cette nuit au castel de Sittaford et il importe que vous en soyez témoin.
— Vous voulez que je passe la nuit dans le jardin à grelotter derrière un buisson.
— Que redoutez-vous ? Les journalistes en supportent bien davantage quand une affaire les intéresse !
— Qui vous l’a dit ?
— Peu importe. Je le sais. Vous surveillerez le castel cette nuit, c’est entendu ?
— Comptez sur moi. S’il s’y passe du nouveau, je veux être aux premières loges.
Ensuite, Emily lui parla de l’étiquette de bagages.
— Tiens, fit Mr. Enderby. Un des fils de Pearson n’habite-t-il pas également l’Australie… le plus jeune des neveux de Trevelyan ? Ce n’est peut-être qu’une coïncidence ?
— Qui sait ? De votre côté, n’avez-vous rien à m’apprendre ?
— Non, mais j’ai une idée.
— Hein ?
— Je crains que vous ne la preniez mal.
— Comment cela ?
— Vous ne monterez pas sur vos grands chevaux ?
— J’espère que non. Parlez toujours.
— Je n’ai nulle intention d’offenser qui que ce soit, mais je voudrais que vous me disiez si, oui ou non, votre fiancé vous a rapporté les faits tels qu’ils se sont passés ? Vous a-t-il appris la stricte vérité ?
— N’insinuez-vous pas qu’il a commis l’assassinat ? Libre à vous de le croire. Ne vous ai-je point averti, dès le début, que c’était un soupçon tout naturel, mais que nous devions travailler avec l’idée que James était innocent ?
— Je crois, comme vous, qu’il n’a pas tué son oncle ; ce que je voudrais savoir, c’est jusqu’où l’on peut ajouter foi à sa déposition. Il affirme être allé voir son oncle, lui avoir parlé, et l’avoir quitté bien en vie.
— Et alors ?
— Il m’est venu à l’idée que les faits s’étaient peut-être déroulés autrement. Supposons que James soit entré Chez son oncle et l’ai trouvé assassiné, et que, par crainte d’être accusé, il ait préféré garder le silence.
Charles avait exposé cette façon de voir avec beaucoup de précautions ; il fut soulagé en constatant qu’Emily demeurait calme. Le sourcil froncé sous l’effort de la pensée, elle répondit :
— C’est possible. Jusqu’ici, je n’y avais point songé. Je sais James incapable de commettre un meurtre, mais non de s’enferrer dans un stupide mensonge.
— L’ennui, c’est que vous ne puissiez aller lui demander de vous parler en toute sincérité. On ne vous permettra pas de le voir en tête à tête.
— Je lui enverrai Mr. Dacres. Il me semble que l’on peut parler sans témoins avec son avocat. James est terriblement obstiné et ne voudra pas revenir sur ce qu’il a dit.
— Pour moi, je m’en tiens à ma nouvelle hypothèse, déclara Mr. Enderby d’un air entendu.
— Charles, je suis bien contente que vous me l’ayez exposée. Jusqu’ici nous avons cherché quelqu’un qui serait venu après lui, alors que c’est avant…
Elle s’arrêta, perdue dans ses réflexions. Deux thèses opposées se présentaient à elle : celle que lui suggérait le vieux Rycroft, et dans laquelle la querelle de James avec son oncle constituait le point de départ, et celle où James n’entrait pour aucune part dans l’affaire. Tout d’abord, Emily songea à interroger le docteur qui avait examiné le cadavre. Si le capitaine Trevelyan avait été assassiné à quatre heures, la question de l’alibi serait vite réglée. D’autre part, Mr. Dacres devait exposer à son client la nécessité de s’expliquer franchement sur ce point.
— Charles, dit Emily en se levant, vous devriez vous renseigner sur le mode de locomotion que je pourrais emprunter pour me rendre à Exhampton, le forgeron a une voiture. Voulez-vous vous entendre avec lui pour qu’il vienne me chercher immédiatement après le déjeuner ? Cela me permettra de voir le docteur avant de prendre le train de trois heures dix pour Exeter. Quelle heure est-il ?
— Midi et demi, répondit Charles, consultant sa montre.
— Nous pouvons aller tous les deux à la forge retenir la voiture. Avant de quitter Sittaford, je voudrais bien voir Mr. Duke. C’est la seule personne du village que je ne connais pas encore et Mr. Duke assistait à la séance de table tournante.
— Nous passerons chez lui en allant voir le forgeron.
Le cottage de Mr. Duke était le dernier de la rangée. Emily et Charles ouvrirent la barrière et suivirent l’allée. Alors survint un fait bizarre : la porte s’ouvrit et Mr. Narracott parut sur le seuil de la maisonnette.
Lui aussi demeura étonné, et même un peu embarrassé.
Emily abandonna sa première intention.
— Je suis très heureuse de vous trouver ici, inspecteur, car je voudrais vous parler.
— Enchanté, mademoiselle, dit-il en tirant sa montre, mais il faudra faire vite ; je dois prendre une automobile pour me conduire immédiatement à Exhampton.
— Quelle chance inespérée ! Je pourrais peut-être monter dans votre voiture, inspecteur ?
Par politesse, l’inspecteur se déclara ravi.
— Voudriez-vous aller chercher ma valise, Charles ? Elle est toute bouclée.
Immédiatement, le jeune Enderby s’éloigna.
— Je suis très surpris de vous retrouver ici, mademoiselle, lui dit l’inspecteur Narracott.
— Rappelez-vous que je vous ai dit : A bientôt.
— Je n’y avais point fait attention.
— Vous n’avez pas fini de me voir, ca : vous vous êtes fourvoyé, inspecteur. James n’est pas coupable.
— Possible !
— Et je suis certaine qu’en votre for intérieur vous êtes de mon avis.
— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?
— Que faisiez-vous chez Mr. Duke ? Narracott parut embarrassé et Emily reprit :
— Vous concevez des doutes, inspecteur. Vous pensiez avoir enfermé le vrai coupable et maintenant vous n’en êtes pas sûr, et vous poursuivez vos recherches. Je viens justement vous apporter certaines révélations de nature à vous aider. Je vous dirai tout cela sur la route d’Exhampton.
Des pas résonnaient sur la route et Ronnie Garfield apparut. Il offrait l’aspect d’un gamin faisant l’école buissonnière et pris en faute.
— Dites, mademoiselle, voulez-vous que nous fassions un petit tour ensemble, pendant que ma tante dort ?
— Mille regrets, répondit Emily, je pars pour Exhampton.
— Vous nous quittez pour de bon ?
— Oh ! non. Je reviens demain.
— Tant mieux !
Emily tira un papier de sa poche et le tendit au jeune Garfield.
— Remettez ce billet à votre tante, s’il vous plaît. C’est la recette du moka, et dites-lui que je suis arrivée juste à temps, car la cuisinière s’en va aujourd’hui ainsi que les autres servantes. N’oubliez pas de le lui répéter, cela l’intéressera.
La brise apportait un cri lointain : « Ronnie ! Ronnie ! Ronnie ! »
— Voilà ma tante réveillée, dit Ronnie exaspéré. Mieux vaut que je retourne près d’elle.
— Oui, car vous avez encore de la peinture verte sur la joue gauche.
Ronnie Garfield disparut derrière la grille de sa tante.
— Voici mon ami qui m’apporte ma valise, annonça Emily. Venez, inspecteur. Dans la voiture, je vous raconterai tout ce que je sais.